Arabe littéraire ou darija ?

La question se pose dans presque toutes les familles maghrébines de France : on inscrit l'enfant à l'arabe, on lui parle darija à la maison, et on se demande si l'on ne fait pas deux choses contradictoires. On n'en fait qu'une.

Ce que l'école enseigne, et pourquoi

L'arabe enseigné en France — à l'école publique, dans les associations, à l'école arabe du week-end, au cours de Coran — est presque toujours l'arabe littéraire, ce que l'on appelle aussi l'arabe standard moderne ou le fusha.

Il y a de bonnes raisons à cela. C'est la langue écrite commune à vingt-deux pays. C'est celle des journaux, des livres, des discours et des textes religieux. Elle est codifiée, elle a une grammaire enseignable et des manuels. On ne peut pas enseigner à trente élèves un dialecte qui change d'un village à l'autre et ne s'écrit presque pas.

Ce que l'arabe littéraire n'est pas : la langue que quelqu'un parle chez lui. Personne ne s'adresse à son enfant en arabe littéraire au petit-déjeuner, pas plus au Caire qu'à Casablanca. C'est une langue apprise, partout, par tout le monde.

Ce que la famille parle, et pourquoi ça compte

Le darija est la langue de votre mère, de vos oncles, du marché, de la maison de vacances. C'est la langue dans laquelle on plaisante, on gronde, on console. Elle porte une charge affective que l'arabe littéraire n'aura jamais pour votre enfant.

C'est aussi la seule des deux dont il a un usage immédiat. Un enfant de trois ans n'a aucune raison d'apprendre une langue qu'il n'entendra dans la bouche de personne autour de lui. Il a toutes les raisons d'apprendre celle qui lui permet de répondre à sa grand-mère.

Et c'est de l'arabe. Un enfant qui apprend le darija n'apprend pas autre chose que l'arabe : il en apprend une variété parlée, avec un vocabulaire et une phonologie qui recouvrent largement ceux de l'écrit.

L'ordre naturel : la parole avant la page

Un enfant apprend sa première langue en l'entendant, pendant des années, avant d'en écrire une lettre. Personne n'apprend à un enfant de deux ans à lire le français avant de lui parler français. Il n'y a aucune raison de faire l'inverse pour l'arabe.

L'ordre qui fonctionne est donc : d'abord le son et le sens, dans le dialecte que l'enfant entend autour de lui ; ensuite les lettres et la grammaire, avec l'école, au moment où il apprend aussi à lire dans sa langue de scolarisation.

Commencer par l'arabe littéraire seul, à deux ou trois ans, revient à demander à un enfant d'apprendre du vocabulaire qu'il n'entendra jamais employé. Beaucoup de familles ont fait cet essai et ont vu l'enfant décrocher, non parce que l'arabe est difficile, mais parce que rien dans sa vie ne lui en demandait.

Comment les deux se renforcent

Le vocabulaire se recoupe largement. Une part importante des mots du darija sont les mots de l'arabe littéraire, prononcés autrement ou raccourcis. Un enfant qui connaît le mot parlé reconnaît le mot écrit quand il le rencontre, au lieu de l'apprendre à froid.

Les sons se recoupent aussi. Le ʿayn, le ḥāʾ, le qāf emphatique : ce sont des sons que les francophones adultes mettent des mois à produire et qu'un enfant exposé tôt au darija produit sans effort. Cet avantage-là est acquis avant six ans et ne se rattrape pas facilement après.

Enfin, il y a la motivation, qui décide de tout sur dix ans. Un enfant qui associe l'arabe à sa famille, à l'été, à quelqu'un qu'il aime, continuera. Un enfant pour qui l'arabe n'est qu'un devoir du samedi matin arrêtera dès qu'on cessera de l'y conduire.

Et si l'enfant refuse l'un des deux

Il arrive qu'un enfant rejette le cours d'arabe. Presque toujours, ce n'est pas la langue qui est en cause mais le cadre : le samedi matin, un groupe où il ne connaît personne, un niveau mal ajusté, et une matière qui ressemble à de l'école ajoutée à l'école. Il vaut mieux changer le cadre que renoncer à la langue.

Il arrive aussi, plus rarement, qu'un enfant rechigne au darija de la maison parce qu'il a compris qu'à l'extérieur c'est le français qui a de la valeur. C'est un signal social, pas linguistique. Ce qui le dissout, c'est de rendre le darija utile et ordinaire : quelqu'un à qui parler, quelque chose à obtenir, un été où c'est la langue de tout le monde.

Dans les deux cas, la réponse n'est pas d'augmenter la pression. Un enfant qui associe une langue à un conflit avec ses parents l'abandonne dès qu'il en a la liberté, et il l'a vers douze ans.

Le darija est de l'arabe : réponse courte

La question revient assez souvent pour mériter une réponse d'une ligne : oui. Le darija est une variété parlée de l'arabe, comme l'égyptien ou le libanais. Ce n'est ni un créole, ni un mélange, ni une langue séparée.

L'idée contraire vient d'une confusion entre « écrit » et « correct ». L'arabe littéraire est la forme écrite ; il n'est pas la forme correcte dont les autres seraient des écarts. Aucun linguiste ne décrit les choses ainsi, et aucun enfant n'a besoin d'entendre que la langue de sa grand-mère est une version fautive de quelque chose.

En pratique, dans PopPond

L'application contient les sept variétés, l'arabe littéraire compris. Vous choisissez le dialecte de la maison une fois, et vous pouvez passer à l'arabe littéraire quand vous voulez, même au milieu d'un livre : la photo reste la même, la voix change.

Beaucoup de familles font exactement cela. Le darija pour la vie quotidienne, l'arabe littéraire écouté de temps en temps pour que l'oreille s'y habitue avant l'école. Les deux, dans le même imagier, avec de vraies voix des deux côtés.

Aller plus loin

Sept dialectes. Une application.

Chaque mot photographié et enregistré par un locuteur natif, dans les sept.

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